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Chrétiens dans le monde musulman

Venise et les Maronites : une icône, une histoire

Eglise Santa Maria Formosa

Au début de l’ère moderne, Venise a joué un rôle clé dans la réouverture des contacts entre l’Église maronite et l’Europe. Une icône raconte ce lien.

Dernière mise à jour: 21/02/2020 17:35:17

Il y a quelques années la restauration d’une icône peinte à Venise en 1593 et gardée actuellement au monastère de Dimane dans la Vallée Sainte (Qadîsha) au Liban a rappelé les liens qui reliaient Venise aux Maronites, Église catholique de rite oriental. Le peintre crétois Carmelo a écrit cette icône de la Dormition de la Mère de Dieu pour le patriarche Sarkîs al-Rizzî (1581-1596), qu’il a représenté debout au bas de l’icône, de manière surprenante, avec dans le dos un moine lui soutenant les bras ; à l’époque en effet, le patriarche maronite avait sous sa juridiction une centaine de monastères au Mont Liban. Non moins remarquable, une inscription en caractères syriaques, la langue liturgique des Maronites, fait de cette icône une véritable synthèse des traditions byzantine, syriaque et latine.

 

Icona.jpg

Icône de la Dormition de la Mère de Dieu

 

De Venise au Mont Liban

 

Réalisée à l’origine pour le monastère patriarcal de Notre-Dame de Qannoubine, cette œuvre d’art illustre comment, dès le seizième siècle, les Maronites ont pu maintenir un contact salutaire avec l’Église de Rome grâce à Venise et ses bateaux, qui étaient considérés comme les plus sûrs et les plus réguliers de Méditerranée. D’une coté, Venise était la porte de l’Orient. De l’autre, le port de Tripoli était le poumon des Maronites sur la Méditerranée, ainsi que le passage obligé des missionnaires franciscains et jésuites pour parvenir à Qannoubine.

 

Qannoubine.jpg

Monastère patriarcal de Notre-Dame de Qannoubine

 

Par prudence, les missionnaires arrivaient à Tripoli déguisés en pèlerins ou en commerçants : en 1596 par exemple, les jésuites Dandini et Fabio Bruno revêtent des habits de pèlerin et de vénitien pour le voyage et changent de nom.

 

En 1588, le chanoine de Séville Francisco Guiriro croise au port de Tripoli « tous les commerçants de la moitié du monde », parmi lesquels neuf commerçants italiens revenant des Indes en route pour Venise. À cause du commerce, notamment celui du coton, la République de Venise avait nommé à Tripoli en 1442 son premier consul, qui était en même temps le chef des colonies vénitiennes de Hama, Lattaquié et Alep. Plus d’un siècle plus tard, en juin 1578, c’est bien le consul de Venise qui accueille le jésuite Giovanni Battista Eliano, envoyé du pape Grégoire XIII auprès du patriarche Mikhâ’î l al-Rizzî pour la mise en œuvre du Concile de Trente.

 

Tripoli.jpg

Le port de Tripoli

 

Le Franciscain Suriano, arrivé en Terre Sainte en 1480, écrit dans ses mémoires qu’il avait choisi de s’y rendre par Venise et non par la Calabre et la Sicile, pourtant plus proches de Rome, car il savait y trouver un embarquement rapide à cause du grand mouvement commercial. Aucune autre nation n’était, d’après lui, aussi protégée des pirates. En effet, il fait le voyage de Venise à Beyrouth en dix-huit jours, le bateau ne s’arrêtant qu’une fois pour une escale technique à Modon dans le Péloponnèse.

 

Du Mont Liban à Venise et Rome

 

Mais ce n’étaient pas uniquement des missionnaires (et des icônes) qui, de Venise, empruntaient la voie de l’Orient. Le voyage se faisait également dans l’autre sens. Les premiers maronites à se rendre à Venise à la fin du quinzième siècle avaient été recrutés dans leur villages du Mont Liban par le missionnaire franciscain Fra Gryphon ; après quelque temps passé à Jérusalem, les trois jeunes novices avaient été envoyés à Venise, puis à Rome, pour compléter leur formation ; à Venise ils logèrent au couvent Saint-François-de-la-Vigne. L’un de ces jeunes maronites admis dans l’Ordre des Franciscains fut Gabriel Ibn al-Qilâ‘î (1447-1516), le premier écrivain maronite moderne, auteur d’un célèbre poème sur l’histoire du Mont Liban. À son époque, Venise avait le monopole du pèlerinage en Terre Sainte ; on n’était autorisé à se rendre de Venise à Jaffa, port de Jérusalem, qu’une seule fois par an, lorsque les pèlerins étaient regroupés et organisés en convois.

 

L’ouverture du Collège Maronite de Rome en 1584 a encore renforcé l’importance de Venise comme port de destination des Maronites. Mais à Tripoli l’embarquement des futurs élèves était étroitement surveillé par les pachas ottomans. En vertu d’une loi soumettant à l’impôt les non-musulmans à partir de l’âge de dix ans, les candidats du Collège devaient obligatoirement être des enfants, qui n’étaient pas en âge d’être imposés. On en a divers témoignages, dont celui du prêtre Juan Severio di Vera: « À l’époque du pape Grégoire XIII (1572-1585), vingt jeunes maronites sont allés à Rome, dont les deux prêtres qui sont montés avec moi dans la montagne […]. Le patriarche ne peut pas toujours envoyer des élèves à cause du pacha de Tripoli qui lui imposait de graves sanctions au cas où il les envoyait sans l’en informer ; le bateau que j’ai pris à Tripoli a remis son départ de deux jours à cause de dix enfants dont le pacha de Tripoli avait appris l’embarquement prochain. Il avait posté des espions sur toutes les routes pour l’en informer, aussi le patriarche prit peur et nous enjoignit de prendre la mer sans eux ».

 

La liaison Qannoubine – Tripoli – Venise dont l’icône témoigne explique également comment des manuscrits syriaques de la bibliothèque patriarcale maronite ont été transportés en Italie. C’est notamment la voie qu’a suivi le précieux Évangéliaire de Rabbula (VIe siècle), qui faisait partie de la bibliothèque du monastère de Qannoubine jusqu’à son transfert après 1516 à la bibliothèque des Médicis à Florence.

 

Tetravangelo-di-rabbula.png

Évangéliaire de Rabbula

 

On comprend mieux aussi comment les reliques de sainte Marina ont été transportées de Qannoubine à Venise, où elles sont exposées à l’église Santa Maria Formosa. C’est dans le cadre de ces échanges avec l’Occident qu’il faut donc placer la Dormition du Patriarcat maronite ; l’icône témoigne des démarches constantes de ses patriarches pour rompre leur isolement forcé dans la Vallée Sainte, à Qannoubine. Elle est un signe fragile de leur volonté d’ouverture et des liens qu’ils ont voulu maintenir coûte que coûte avec Rome, à travers l’étape incontournable qu’était Venise.

 

 

Ray Jabre Mouawad, Université Saint-Joseph de Beyrouth

 

Cet article est une synthèse de : Ray Jabre Mouawad, Les liens de Qannoubine avec Venise à travers l’icône “ maronite ” de 1593, «Parole de l’Orient» 45 (2019), 223-237.

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