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Religion et société

La victoire militaire ou… la mort glorieuse

Le drapeau du Hezbollah à Baalbek, au Liban [© upyernoz - Flickr]

Deuxième partie de l’analyse des principes fondateurs du mouvement Hezbollah, qui, depuis des années, règne sans partage dans le sud du pays. Ce militantisme radical et total se fonde sur une conception du monde envisagé « comme un simple pont qui conduit à l’éternité ».

Cet article a été publié dans Oasis 13. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 11/02/2019 16:20:29

Le dualisme qui est à la base de la structure de la pensée chiite s’exprime pour Hezbollah également dans la représentation du terme à venir. La « Charte » de 2009 est sans ambiguïté : « Ô Dieu, tu sais que nul parmi nous n’entre en compétition pour le pouvoir, et n’a de désir de vanité. Il s’agit seulement de revivifier le droit, d’abattre la fausseté, de défendre les opprimés parmi tes fidèles, d’instaurer la justice sur Ta terre, de demander Ton approbation et de se rapprocher de Toi. C’est pour cela que nos martyrs sont morts et c’est pour cela que nous avançons et que nous poursuivons le travail et le jihad. Tu nous a promis l’un de ces deux bienfaits : soit la victoire, soit l’honneur de te rencontrer ornés de sang »[1]. Le martyre ainsi conçu inverse l’ordre des valeurs mondaines : ce qui peut apparaître comme une défaite dans la vie terrestre est en réalité une victoire glorieuse pour l’éternité.

 

 

Les discours du Secrétaire Général du Parti, Hassan Nasrallah, sont quasi systématiquement fondés sur une lecture de l’histoire très contemporaine en deux temps. Le premier est celui de l’ère des affronts, des échecs, à commencer par la Nakba (« catastrophe ») de 1948, victoire d’Israël contre les États arabes coalisés qui s’est prolongée en 1956 puis, surtout, en 1967, lors de « guerre des Six Jours » qui, à l’exception du Sinaï et de la bande de Gaza, a figé la carte de la région. De manière significative, la guerre du Kippour, en 1973, est laissée dans l’ombre car elle est, du point de vue du Hezbollah, à l’origine de la première grande « trahison » arabe, celle de l’Egypte qui est le premier État à avoir signé un traité de paix avec Israël alors même que le sud du Liban venait d’être envahi. Le second temps a précisément pour lieu d’émergence le Liban : l’armée israélienne qui, en 1982, a poussé ses chars jusqu’à Beyrouth pour en chasser les combattants de l’OLP, commence son retrait en 1985, à la veille du moment où le Hezbollah se fait connaître en tant qu’organisation structurée, dotée d’un projet politico-religieux. De ce moment date le début d’une geste victorieuse menée par les combattants du « Parti de Dieu » : 1985, donc, 1993 (opération « Justice Rendue », selon les israéliens), 1996 (opération « Raisins de la Colère », marquée par le bombardement sur les civils à Cana), 2000 (retrait unilatéral du Liban-Sud), 2006 (guerre de juillet-août qualifiée de « Victoire Divine » – nasr ilâhî)[2].

 

 

Chacune de ces étapes est présentée comme autant d’exploits héroïques, du fait du rapport des forces armées, frappés du sceau de la providence divine. Les commémorations d’événements politico-religieux sous forme de « Journées » connaissent un développement exponentiel : al-Quds (Jérusalem), « Déshérités de la terre », « Massacre de Cana » (1996), « Martyre de Hâdî Nasrallâh » (1997), « Libération » (2000) et « seconde Intifada » (2000). Le souvenir de ces moments est associé à une politique de sites visant à organiser un tourisme de la « Résistance » : un projet d’espace multimédia dans la dâhiya [la banlieue sud de Beyrouth, N.d.R.], un musée au sein de la prison de Khiyâm (détruit en 2006), une exposition permanente en bordure du site antique de Baalbek et des panneaux sur le château de Beaufort rappelant la « prise » de ce lieu stratégique. L’objectif militaire final est bien la disparition d’Israël, pour les maux qui lui sont imputés et parce que des « lieux saints musulmans et chrétiens » – le qualificatif de « juifs » est volontairement passé sous silence à l’évocation de Jérusalem dans la « Charte » de 2009[3] –, des « terres des musulmans », sont indûment occupées. À l’automne 2009 encore, Nasrallah annonce que, en raison de la détermination du Hezbollah, des événements récents, des modifications démographiques et des basculements possibles de la politique états-unienne, sa génération aura l’honneur de voir disparaître Israël.

 

 

 

 

 

En attendant l’heure dernière

 

 

De nature religieuse, le jihad est situé dans une perspective eschatologique[4]. Les imâms ne conçoivent le « monde que comme un pont qui conduira à l’éternité ». Il faut donc progresser par paliers. Les efforts doivent être quotidiens (courtoisie, générosité, discipline). La prière, « la meilleure activité bienfaitrice », est obligatoire et les œuvres surérogatoires sont encouragées. La piété, qui libère des « passions » aux « bornes du monde », est une condition nécessaire mais non suffisante, comme les « prescriptions de la loi religieuse ». Tout est comptabilisé en vue du dernier jour et la peine sera lourde pour certains [la « défaillance », le « laxisme » et l’« intempérance » de nombreux musulmans sont dénoncés], légère pour d’autres : « Le mujâhid dans la voie de Dieu, qui abandonne les plaisirs de la vie pour combattre l’ennemi, ne peut être égal, du point de vue de la justice divine, à celui qui reste inactif. Il se situe à une échelle supérieure dans la vie d’ici-bas et dans l’au-delà. Il a dans la vie la lumière et la pureté du cœur […], et dans l’au-delà la joie éternelle. Il va au paradis en compagnie des prophètes, des intimes et des saints ». Pour les « martyrs », une « maison extraordinaire auprès de Dieu » est promise. Les plaisirs du paradis, récompense de ceux qui méritent d’y aller – sans spécification précise pour le mujâhid – sont moraux[5] (« parler avec Dieu », « accompagner le Prophète »…) et physiques : la nourriture, la boisson, avoir des relations sexuelles avec les hûr al-‘ayn, vivre dans les châteaux du Paradis, contempler de beaux paysages.

 

 

La « vie future » selon le Coran ne fait pas l’objet de développement particulier, sinon ces mentions somme toute assez rapides qui font écho à des représentations véhiculées par une majorité de musulmans, chiites comme sunnites. C’est d’ailleurs un cheikh sunnite libanais, Soubhi al-Saleh, qui a tenté de faire une mise au point sur les « données du paradis » et les « données de l’enfer »[6]. D’après les témoignages recueillis auprès de chiites ayant reçu cette formation, il n’y a ni insistance sur la « vision de Dieu et de son trône », ni sur l’agrément que doit constituer la contemplation de la « beauté divine ». En revanche, les enseignants mettent en avant la hiérarchie des élus : les clercs posséderont des châteaux ; les meilleurs parmi les hommes fréquenteront les « Prophètes » et les « imâms », les meilleures parmi les femmes fréquenteront les personnalités féminines les plus illustres, à commencer par Zaynab. Il est précisé que certains pourront accéder à ce paradis après un passage par l’enfer dont la description est tout aussi précise : cheveux arrachés par une araignée pour les femmes ; prière permanente sur un tapis de braise pour les mauvais croyants ; peaux desquamées en permanence pour ceux qui auront péché par le corps.

 

 

La « fin des temps » âkhir al-zamân – est considérée comme proche. Le discours eschatologique est, certes, moins présent au Liban qu’en Irak – en particulier dans ce qui a été « l’armée du Mahdî » du cheikh Bâqir al-Sadr – ou en Iran (dans certains milieux tout au moins). Mais la circulation des propos est très rapide, elle déborde les frontières. À titre d’illustration, au cours des années 2009-2010, le bruit a couru selon lequel le projet nucléaire du président iranien Mahmoud Ahmadinejad participait de l’avènement de l’ « État du Mahdî » : al-dawla al-mahdawiyya. Des dates sont parfois données : « 6 ans » ou plus… mais la prudence étant de mise, en général les clercs préfèrent éluder la question des jeunes qui osent les interroger. Selon des termes traditionnellement transmis en milieu chiite – et au-delà –, on apprend aux militants du Hezbollah que cette période sera marquée par le retour de trois figures. La première est celle du Mahdi, XIIe imam, qui survit à son « occultation » et dont le règne doit durer 40 ans avant sa mort. La deuxième est celle de ‘Îsà – identifié à Jésus –, né d’une Vierge mais non crucifié. La troisième est celle d’al-Khidr, dont le nom ne figure pas dans le Coran. Selon des données tirées de la Tradition musulmane, al-Khidr est identifié à la « science absolue » (al-‘ilm al-ladhunî). Il est quasiment toujours associé à Moussa – Moïse et est présenté comme celui qui a inspiré cette figure qualifiée de prophétique. Les spécialistes du Coran, telle Jacqueline Chabbi, le rattachent à la figure mythologique d’Adonis, qui symbolise la surabondance de la science[7].

 

 

Dans le temps apocalyptique marqué par ce retour, les trois religions dite « du Livre » seront unifiées sous l’égide du seul Islam et un unique gouvernement prévaudra pour toute l’humanité ainsi soumise à Dieu. Un intermède de quatre ou cinq années doit séparer le décès du Mahdi et le « jour du jugement » : yawm al-qiyâma. Ce jour-là, tous les hommes et toutes les femmes seront rassemblés, portant un ange sur chacune de leurs épaules. Ces anges, vers lesquels les musulmans et musulmanes tournent leur tête au moment des prières quotidiennes, sont là pour enregistrer la totalité des gestes, des paroles, des pensées, des sentiments de chacun : si l’un vient à oublier quelque chose, l’autre est là pour corriger l’omission. Un écrit rassemblera ces éléments pour le jour ultime. Avant même le jugement divin, la personne connaîtra sa destination future : le paradis, si c’est l’ange du côté droit qui remet l’écrit ; l’enfer, si c’est l’ange du côté gauche.

 

 

Un credo n’existe pas s’il flotte hors du temps. Il est porté par des hommes et des femmes, il est associé à une culture et à un engagement, il est situé dans un espace. De ce fait, ce qu’il sous-tend peut prendre des significations variables. Pour circonscrire les possibilités d’interprétation, le Hezbollah a fixé un cadre institutionnel et dogmatique. Il forme ses futurs militants dans ses propres écoles (ce qui ne l’empêche pas d’accueillir des chiites ayant suivi un autre cursus). Il élabore et édite ses propres manuels d’enseignement doctrinal. Il forme ses clercs dans des structures spécifiques (hawza-s). Il exige, sous peine d’invalidité de la prière, la référence à une « source d’imitation » (marja‘iyya), tout en limitant cette référence à deux personnalités : Ali Khamenei, le Guide suprême iranien, et Ali Sistani, la plus grande autorité chiite en Irak. Il exclut, de ce fait, l’un des membres qui ont participé à son émergence : le cheikh Mohammad Hussein Fadlallah, décédé durant l’été 2010. Cette mise à l’écart traduit des divergences de fond apparues au lendemain de la guerre civile. Elle manifeste, également, une imbrication du politique et du religieux d’autant plus grande qu’elle s’inscrit dans une perspective eschatologique. Mais elle ne résout pas toutes les difficultés, tant peuvent être importantes les divergences entre Khamenei et Sistani. S’il apparaît possible de les surmonter, c’est parce qu’elles sont tues, en particulier dans les lieux de formation des militants où ce qui prévaut n’est pas l’échange entre l’enseignant et l’enseigné à partir d’un corpus complexe et d’expériences personnelles ou collectives variées, mais un ensemble de vérités à croire et de gestes à accomplir[8].

 

 

 

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 


 

[1] Traduction intégrale et inédite dans Dominique Avon et Anaïs-Trissa Khatchadourian, Le Hezbollah. De la doctrine à l’action : une histoire du « parti de Dieu », Seuil, Paris 2010, 200-201.

 

 

[2] Nombreuses références sur le site http://www.almanar.com.lb.

 

 

[3] Dominique Avon et Anaïs-Trissa Khatchadourian, Le Hezbollah, 195.

 

 

[4] Pour une mise en perspective historique, Anaïs-Trissa Khatchadourian, « Maux collectifs dans la pensée de Moussa Sadr », dans Dominique Avon et Karam Rizk (dir.), De la Faute et du Salut dans les religions monothéistes, Karthala, Paris 2010, 221-233.

 

 

[5] Durûs fî usûl al-‘aqîda al-islâmiyya, (Leçons sur les principes du dogme islamique), Jama‘iyya al-ma‘ârif al-islâmiyya al-thaqâfiyya, Beyrouth 1999, 176, 182.

 

 

[6] Soubhi al-Saleh, La vie future selon le Coran, « Etudes musulmanes », Vrin, Paris 1986, 42.

 

 

[7] Jacqueline Chabbi, [cours de préparation d’agrégation d’arabe – année 1989 – Réf. BM0007T01]

 

 

[8] Témoignage recueilli au printemps 2010.

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Dominique Avon, « La victoire militaire ou… la mort glorieuse », Oasis, année VI, n. 12, juillet 2011, pp. 48-50.

 

Référence électronique:

Dominique Avon, « La victoire militaire ou… la mort glorieuse », Oasis [En ligne], mis en ligne le 1 juillet 2011, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/hezbollah-jihad-victoire-militaire-ou-mort-glorieuse

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